Noreen Riols – Ma vie dans les services secrets 1943-1945

Noreen Riols – Ma vie dans les services secrets 1943-1945

Ma mère pensait que je travaillais pour le ministère de l’Agriculture et de la Pêche. Elle mourut en 1974, juste avant son 80e anniversaire, sans jamais avoir su la vérité et ne fut pas la seule dans son cas, tous ceux et toutes celles qui travaillèrent pour le SOE, l’armée secrète de Churchill, devant obéir à V Officiai Secrets Act. Ce ne fut que soixante ans plus tard, en l’an 2000, que le gouvernement britannique ouvrit ses archives secrètes au grand public. Immédiatement, les médias sous toutes leurs formes se ruèrent sur les quelques survivants qui tenaient encore debout, les questions qu’ils leur posèrent le plus souvent étant alors : «Comment et pourquoi avez-vous été recruté ?» et «Qui vous en a donné l’idée ?». J’aimerais bien le savoir. Après toutes ces années, je n’ai toujours pas la moindre idée de l’individu qui me recruta et encore moins pourquoi.
A l’époque, j’étais élève au lycée français de Londres. Comme tous les jeunes gens de ma génération, le jour où j’arrivai à l’âge fort avancé de dix-huit ans, je reçus mes papiers d’incorporation. Je me rappelle avoir poussé un soupir de soulagement lorsqu’un matin je découvris l’enveloppe officielle avec le sceau du gouvernement sur le paillasson de la porte de devant – n’ayant absolument rien fait à l’école, je savais que je n’avais aucun espoir de réussir à l’examen de fin d’études. C’était ma porte de sortie. En 1940, toute l’école ou presque avait été évacuée dans le district des Lacs et les bâtiments du lycée donnés à l’aviation des Forces françaises libres pour en faire leur QG. Seule une classe d’adolescents de seize à dix-huit ans avait été laissée in situ, tous ces jeunes gens étant relégués dans un recoin éloigné du bâtiment, à l’abri des regards indiscrets des jeunes Français qui en hantaient maintenant les couloirs. Je faisais partie du lot. Depuis l’arrivée de ces jeunes hommes, j’avais assez tristement négligé mes études. Je passais mes journées à rouler en moto dans tout South Kensington, accrochée comme en extase à la taille musclée d’un aviateur des «Free French». Ce quartier en était plein et nous étions en très petit nombre – vingt-quatre filles pour un garçon ! Ces jeunes Français n’avaient guère le choix. Ils ne pouvaient d’ailleurs pas se montrer trop regardants. Ils étaient en concurrence, et sérieuse, avec les jeunes de l’armée polonaise, eux aussi stationnés dans South Kensington, non loin du lycée. A tirer la révérence et faire claquer leurs talons cirés dans tous les coins comme ils le faisaient, les Polonais étaient terriblement fringants avec leurs casquettes carrées, leurs longs manteaux gris qui balayaient quasiment le sol et leurs grandes bottes noires. À côté d’eux, les Français faisaient plutôt pâle figure.
La très chère et très myope Mme Gautier comptait au nombre de mes professeurs. À l’époque je lui donnais cent ans, mais me rends compte aujourd’hui qu’elle ne pouvait pas en avoir plus de cinquante. Elle était toujours coiffée d’un chapeau en laine et, en classe, portait un foulard, des gants et un épais manteau en tweed quelle que soit la saison – jamais, disait-elle, elle ne pourrait s’habituer aux courants d’air anglais. Assise à son bureau sur l’estrade, elle regardait d’un air perdu les rangées de pupitres vides devant elle et lançait en soupirant : «Oh lala, lala. Où sont passées toutes ces filles ?» Elle ne le savait pas, mais nous, perchées sur des sièges arrière de moto, pour ne pas y perdre la vie, nous nous agrippions à des aviateurs des Free French qui nous faisaient rouler à toute allure dans les rues de South Kensington. Seules quelques «bûcheuses» et Wilhelm, un jeune Juif allemand rondouillard et facile à vivre, étaient restés en classe.

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